« Je suis trop gentil » : l’anxiété derrière les apparences

Imaginez une condition qui affecte une immense partie de la population et qui cause de l’anxiété et des états dépressifs sévères. Une condition qui abîme l’estime de soi, use et détruit les relations.  Il ne s’agit pas d’addiction, de schizophrénie ou de carriérisme politique : il s’agit de la « gentillesse chronique ».

James Rapson & Craig English, Anxious to please

La plupart des gens sont gentils, au moins de temps en temps. Nous vivons dans un monde qui encourage la gentillesse et même la renforce. Chacun doit savoir comment suivre les règles, avoir de bonnes relations et se servir de ces qualités pour arriver au succès. Alors qu’est-ce qui ne va pas avec l’idée d’être « trop gentil » ? – Rien, si la gentillesse est appropriée.

Mais les « gentils chroniques » sentent qu’ils doivent être gentils : ils sont gentils alors qu’ils sont ignorés ou insultés, ils sont gentils pour que tout le monde les aime. Ils sont excessifs dans leur fonctionnement, dans leurs excuses, dans leur capacité d’adaptation. Ils naviguent dans leur monde en s’accommodant des désirs des autres. Lorsque ça ne marche pas, ils essaient plus fort – et la plupart du temps, ils essaient d’être encore plus gentils.

Vous pourriez être « trop gentil » :

  • Si vous être toujours en attente de quelqu’un ou de quelque chose
  • Si vous êtes inquiet si souvent que cela semble normal
  • Si la plupart du temps, vous ne savez pas ce que vous voulez
  • Si vous pensez toujours à ce que vous auriez dû dire
  • Si vous essayez constamment de vous comprendre
  • Si vous vous excusez fréquemment, en particulier concernant des choses dont vous n’êtes pas responsable
  • Si vous prenez ce qu’on vous donne au lieu de demander ce que vous voulez
  • Si vous êtes souvent préoccupé par ce que les autres pensent de vous
  • Si vous êtes souvent étonné-e que votre bonne volonté ne soit pas réciproque
  • Si vous avez plus tendance à avoir de la peine pour vous même plutôt que de passer à l’action et résoudre un problème
  • Si vous avez tendance à donner plus que vous ne recevez (et qu’au fond, cela alimente du ressentiment)
  • Si vous trouvez que ce sont les autres qui reçoivent l’attention et la reconnaissance
  • Si votre état émotionnel reflète celui de votre partenaire (si votre partenaire n’est pas heureux, vous n’êtes pas heureux)

Alors que les « gentils chroniques » semblent avoir intégré l’art du compromis, leur réalité intérieure est très différente. Ils vivent en fait avec une anxiété et une peur persistantes dont ils ont à peine conscience.

Les traits de personnalité des gens « trop gentils » :

  • Veulent faire plaisir à tout prix, en particulier aux personnes importantes (parents, partenaire, enfants)
  • Montrent de l’anxiété dans les relations (dépendance, attente, insatisfaction)
  • Sont extrêmement préoccupés par ce que les autres pensent d’eux
  • Ne savent pas évaluer le bon moment et le bon interlocuteur lorsqu’il s’agit de dévoiler ce qu’ils pensent ou ce qu’ils ressentent
  • Minimisent les fautes et les défauts des personnes qui les attirent ou avec qui ils sont impliqués
  • Ont tendance à minimiser leur malheur et disent qu’ils sont bien plus heureux qu’ils ne le sont en réalité
  • Sont peu en contact avec leur colère profonde

Cette apparence de gentillesse masque en fait la douleur qui imprègne leur vie émotionnelle et leurs relations avec les autres. Ils souffrent d’anxiété et de dépression, en partie à cause de la négligence de leurs propres besoins. Leurs comportements passifs-agressifs et leur difficulté à demander ce dont ils ont besoin altère leurs relations amicales et familiales.

L’attachement ambivalent est le point commun qui lie tous les « gentils chroniques »

Comme souvent, tout commence en effet dans l’enfance. L’enfant développe un attachement sécure lorsque sa mère est « suffisamment bonne » : elle est fiable, elle est émotionnellement connectée à son enfant et elle est capable de contenir l’agressivité normale de son bébé sans se sentir rejetée ou ressentir le besoin de le punir ou de lui retirer son affection. Si la mère n’est pas en mesure d’être cette base d’attachement sécure pour son enfant, celui-ci devient anxieux – il craint que la relation vitale avec sa mère soit menacée par des choses inhérentes à sa personne : l’expression de ses besoins, la colère, l’agressivité, le désir de se séparer seraient la source de l’indisponibilité émotionnelle de la mère. Si la relation ne s’améliore pas, cette anxiété s’enracine dans le corps et la psychologie de l’enfant.

Les enfants qui développent un attachement ambivalent reçoivent un peu – mais pas assez – de ce qu’ils attendent comme soins de la part de leur mère. Ces enfants sont bloqués dans un état d’attente permanente, ne recevant jamais assez de soins parentaux qui puissent les satisfaire. Ils ressentent que l’amour de leur mère est fragile et peut basculer à tout moment – mais ce besoin d’amour étant vital, ces enfants trouvent le moyen d’être « aimables ». Ils se rendent compte que leur mère est plus apaisée lorsqu’ils sont plus faciles (obéissants, calmes, conciliants, n’expriment pas de besoin) et que parfois même, l’amour de leur mère est davantage disponible. Ils apprennent à ne causer aucun problème et deviennent « un bon petit ». C’est là que se met en place un mode de fonctionnement qui sera récompensé dans le monde extérieur par des sourires, de la satisfaction, des bons points. Ce qui semble être une qualité sera même porté en exemple vis à vis des autres enfants.

La plupart du temps, les mères à l’attachement ambivalent elles-mêmes n’ont pas reçu de soins maternels adéquats – on sait également que la pauvreté, la violence dans le couple et la maladie peuvent altérer la qualité des soins maternels. Les enfants élevés dans un contexte où la connexion avec la mère est irrégulière développent plus souvent des tendances addictives, compulsives et obsessionnelles. Ils sont extrêmement sensibles au rejet  et recherchent désespérément des marques de gentillesse. Il est cependant très important de souligner que la « gentillesse chronique » n’est pas un aboutissement incontournable pour les enfants à l’attachement ambivalent : un attachement plus sécure peut se mettre en place lorsque les difficultés sont identifiées et prises en compte.

L’attachement ambivalent à l’âge adulte

Constamment préoccupés par des sentiments de culpabilité inappropriés et un état d’attente anxieux permanent, les « gentils chroniques » devenus adultes sont extrêmement préoccupés par l’état émotionnel des personnes qui les entourent, sans même s’en rendre compte : lorsque l’état émotionnel observé chez les proches semble négatif (semblent faire la tête, ont l’air triste…) ils cherchent à faire disparaître la tension insupportable qui les met en position de « mauvaise personne » coupable de la baisse de l’humeur de leurs proches. Cette préoccupation constante peut être épuisante. Ils ne choisissent pas d’être « obsédés » par ce que les autres pensent ou ressentent, c’est un mode de fonctionnement qui ne peut simplement pas s’arrêter sans en identifier le sens et le fonctionnement.

Pour aller plus loin, « Anxious to please » de James Rapson & Craig English
et Quel est votre style d’attachement ?