De quoi les bébés se souviennent-ils ?

On a longtemps cru que les expériences d’un individu ne laissaient de marque qu’à partir du moment où il était en mesure d’en garder des traces sous forme de souvenir, soit à partir de deux ou trois ans environ. Ces souvenirs accumulés et stockés, constituent la « mémoire autobiographique », qui donne un sentiment de continuité et d’identité.

Qu’en est-il alors des expériences précoces faites avant trois ans, dont on n’a pas de souvenir à l’âge adulte ? Quelle sorte de trace ce vécu peut-il laisser ? Un élément de réponse se trouve dans la mémoire implicite.

Mémoire précoce implicite Laetitia Bluteau

Qu’est-ce que la mémoire implicite ?

La mémoire implicite est une mémoire « non-déclarative », contrairement à la mémoire explicite – ou autobiographique – qui est constituée de souvenirs. Elle se manifeste de façon inconsciente, c’est pourquoi il est difficile de se rendre compte à quel moment elle est à l’œuvre.

  • la mémoire procédurale est implicite : en effet, des activités motrices telles que marcher, faire du vélo, nager, couper etc., sont possibles parce qu’une série de gestes ont été mémorisés. L’accès à cette mémoire n’est pas voulue ni réfléchie et se fait de façon automatique – et elle n’est plus accessible dans des situations qui contraignent au réapprentissage de ces gestes, après un trauma crânien par exemple.
  • On parle aussi de mémoire implicite dans des situations où une odeur, le type de relation avec quelqu’un ou bien une expérience particulière, va générer l’apparition d’une émotion et d’une activation physiologique (cœur qui bat, bouche sèche, gorge serrée, tremblements, etc.) alors qu’elle ne semble pas être en lien avec ce qui se passe et qu’aucun souvenir n’y est consciemment associé. On observe ce phénomène lorsqu’il y a eu un trauma dont on ne garde pas de souvenir. Par exemple, un individu pourrait être pris de panique en sentant l’odeur d’un parfum si son agresseur portait le même – et ce, sans avoir aucun souvenir de l’agression en elle-même. A défaut de mémoire autobiographique permettant de relater l’histoire de l’agression, l’odeur associée à l’état de panique est bien mémorisée de façon implicite et se manifeste sous forme de sensations, d’images, de ressenti émotionnel…

La première mémoire du nourrisson est implicite

La mémoire implicite est active dès la naissance et même in utero. Elle est inconsciente et encodée dans une mémoire sensorielle, émotionnelle et viscérale : en d’autres termes, ce dont nous ne nous souvenons pas avec le mental, le corps s’en souvient.

Au niveau du fonctionnement cérébral, la recherche indique que la mémoire implicite est principalement associée au striatum, au cervelet et à l’amygdale, avec une activité supplémentaire localisée dans les aires sensorielles et motrices*. En termes d’évolution, ce sont des zones primitives du cerveau, que l’on retrouve dans d’autres espèces animales (voir à ce sujet Rovee-Collier, Hayne & Colombo, 2001). Elle arrivent à maturation dans les premiers mois de vie du bébé ce qui explique qu’elle soient peu affectées par certains types d’influences, telle que l’intelligence.

L’amygdale, qui traite les émotions très intenses telles que la terreur, est mature dès la naissance : cela signifie que les bébés ressentent de fortes émotions dès le tout début de leur vie même s’ils n’ont pas encore accès à la compréhension de ce qui se passe autour d’eux, étant donné que l’hypocampe arrivera à maturation bien plus tard, entre la deuxième et la quatrième année de vie. Jusqu’à cette étape de développement, les bébés ne sont pas encore capables d’organiser leur mémoire sur un mode narratif, c’est-à-dire  en une suite d’événements qui se suivent de façon chronologique.

Il est donc très rare qu’un adulte se souvienne de ses toutes premières années. Pourtant, chacun de nous garde un souvenir très précis de toutes les sensations et les émotions ressenties à cette époque. Même si nous n’avons pas de souvenir des circonstances de l’émergence de ces sensations, celles-ci constituent des empreintes à partir desquelles l’existence va se décliner  : cette mémoire se manifeste par le corps à travers nos mouvements, notre prosodie, notre contact visuel, la façon dont on tient la tête dans certaines circonstances, nos mouvements de retrait… toute notre histoire est enregistrée dans ce système implicite.

Mémoire implicite et attachement

Ainsi, il nous arrive de répondre à certaines situations comme si elles étaient la situation douloureuse que nous avons vécue dans le passé et ce, l’insu de notre mental. Cela pourrait être le cas d’une personne effrayée à l’idée de se retrouver seule le soir, la solitude réactivant la sensation de terreur d’avoir pleuré dans son berceau pendant bien trop longtemps, sans que personne ne vienne la réconforter. Il n’y a pas, à l’âge adulte, de souvenir explicite de l’événement source, mais sa mémoire implicite se traduit par un évitement de la solitude, car celle-ci génère une anxiété similaire à celle connue des années plus tôt. Pour autant, ce type d’expérience précoce ne laisse de trace à l’âge adulte que si elle a été répétée. Un épisode isolé, suivi d’un temps de réparation – pendant lequel l’adulte présent prend le temps de réconforter le bébé jusqu’à ce qu’il s’apaise – ne laissera pas une telle trace.

L’accumulation de ces expériences, enregistrées au niveau implicite, constituera une sorte de cartographie des « Modèles internes opérants (MIO) » de l’individu : ce sont des schémas de pensées que l’on a sur soi-même et sur le monde, forgées dans le contexte familial d’origine et enregistrées dans la mémoire implicite. A partir de trois ans, ces MIO semblent faire partie de la personnalité de l’enfant et affectent par conséquent sa compréhension du monde et sa façon d’entrer en relation avec les autres (Allan Schore, 2000). Pour aller plus loin sur ce sujet, voir Style d’attachement et parentalité

* The development of Implicit Memory from Infancy to Childhood, Jabès & Nelson, 2015.

Le Trauma est dans le système nerveux – pas dans l’événement