Parfois, il n’est pas si simple de passer les fêtes en famille

Dans les situations idéales, les périodes de fin d’année sont synonymes de retrouvailles, d’affection et de partage. Mais elle peuvent aussi générer des difficultés relationnelles, des insatisfactions, des tensions, des disputes… Il est classique d’entendre des adultes exprimer leur tristesse ou leur anxiété à cette période sensible de l’année. Si vous redoutez ce retour en famille qui approche, c’est peut-être le moment de travailler en amont pour comprendre et modifier ce qui génère les tensions.

Retourner aux sources réveille l’enfant que nous avons été

Revenir à la maison, c’est réintégrer un système dans lequel chacun a une place bien spécifique et un rôle qui lui est propre. C’est comme si chaque membre de la famille était la pièce d’un rouage dont la réunification permettait de faire fonctionner l’ensemble. Le fait de retourner dans le système dans lequel nous avons grandi, même pour une courte période, nous fait souvent réintégrer la place que nous occupions plus jeune.

Dans une situation idéale où revenir chez ses parents est un moment agréable qui permet de se ressourcer, de se sentir en sécurité et relié à une famille aimante, les périodes de fêtes sont plutôt perçues de façon positive et joyeuse. S’il y a un penchant pour la régression, c’est avec réconfort et plaisir qu’on accepte de se faire servir à table ou qu’on participe aux tâches collectives. Pendant quelques jours, on se remet dans des chaussons douillets qui permettent de lâcher prise et de laisser les parents prendre des décisions à sa place.

Mais bien souvent, cette sensation d’avoir à nouveau cinq ans se réveille à des moments chargés d’émotions moins agréables et ce, même si l’on est devenu un adulte qui a fondé sa propre famille et développé une carrière professionnelle : c’est parce qu’une grande part des schémas relationnels sont encodés via la mémoire implicite – qui n’est pas encore consciente (elle peut être préverbale et donc se rattacher à la toute petite enfance, non cognitive, corporelle…). Cette mémoire agit de façon souterraine, sans que nous en ayons conscience et elle est activée à des moments clés. On peut en détecter l’activation à travers le langage, par des formules du type : « Je suis toujours dans ce type de disputes, mais je n’arrive pas à m’en empêcher ». Aussi, ces manifestations donnent l’impression étrange d’avoir perdu toute maturité et de redevenir cet enfant de cinq ans qui s’était senti démuni des années plus tôt.

On peut par exemple se souvenir de séquences dans lesquelles on s’est senti contraint d’agir de la façon qui était attendue mais qui a généré un conflit intérieur. C’est une impression souvent associée à une dissonance entre la façon dont on se souvient de moments de notre enfance et comment ils sont racontés par nos parents. Cette dissonance créé le sentiment diffus de se sentir incompris. Une myriade d’émotions peut alors découler de ce décalage : de la frustration, de la colère, du ressentiment, mêlés à de la culpabilité d’avoir des pensées négatives.

Pour un enfant de cinq ans, il est tout à fait normal de se sentir dépassé et démuni dans de telles situations. Et lorsque nous retournons dans le système familial, l’intrication des rouages fait que c’est comme si nous avions à nouveau cinq ans et que toutes les difficultés relationnelles de l’enfance se réactivaient avec la même intensité.

Identifier les éléments déclencheurs du malaise

Avant de rentrer en famille, il peut être intéressant de travailler à faire un point sur les différents types de malaises relationnels qui risquent d’apparaître. Dans les thèmes récurrents, on trouve par exemple assez souvent :

  • le sentiment de devoir se plier aux exigences des parents
  • le rôle de pacificateur des relations familiales
  • le sentiment de culpabilité à la pensée/verbalisation d’une opinion différente
  • se sentir profondément incompris-e
  • le rôle de bouc émissaire
  • la satisfaction des besoins de tout le monde
  • l’impression d’être ignoré complètement

Il y a bien sûr une quantité infinie de situations dans lesquelles on ne se sent pas compris, entendu et pleinement nous-même. Des situations qui font qu’une fois le problème passé, on se dit qu’on aurait pu réagir autrement, rétorquer quelque chose ou sortir faire un tour plutôt que de rester figé, rouge de honte ou empêtré dans des réactions agressives. Le fait de s’intéresser de plus près à ces mécanismes et de comprendre les rouages relationnels aide à progressivement s’en dégager. Il est utile de revisiter par écrit des séquences interactives passées – qui se reproduisent souvent –  et d’envisager quelles autres options, plus respectueuses de vos besoins alors restés insatisfaits, auraient pu être envisagées.

Les styles d’attachement influencent les interactions en famille

Les personnes à l’attachement évitant ont tendance à se retrancher dans une bulle d’isolement dès que les incitations à la connexion sont trop fortes, ou que des situations tendues apparaissent. Elles sont présentes physiquement mais restent en dehors de tout contact, plongées dans la lecture d’un roman ou faisant défiler des articles sur leur smartphone pendant des heures.

  • si cela correspond à votre style relationnel, essayez de voir s’il vous est possible d’accueillir positivement les tentatives de contact de vos proches. Il n’est pas question de se forcer trop fort mais de simplement tenter de faire bouger la limite de votre zone de confort : selon le niveau sur lequel vous vous situez, cela peut passer par exemple par un regard dans les yeux plus prolongé qu’à votre habitude ou par la participation à une conversation.

Dans l’attachement anxieux-ambivalent, la proximité avec la famille a tendance à augmenter le sentiment d’insécurité intérieur. Cela entraîne un besoin constant de réassurance et une préoccupation excessive pour les réactions, commentaires et pensées de l’entourage, associées à un fort sentiment de culpabilité lorsqu’une difficulté se présente dans la relation.

  • si vous êtes concerné-e par l’attachement anxieux-ambivalent, concentrez-vous au maximum sur ce que vous ressentez. Il faut d’une part, essayer de diminuer l’attention excessive portée aux autres et rediriger cette attention sur vous-même ; d’autre part, cultiver votre capacité à recevoir (les marques d’affection, les compliments, les mots gentils…) et à apprécier toutes ces manifestations.

L’attachement désorganisé est le plus difficile et amène le plus d’intensité dans les échanges. A son origine, il y a souvent chez les parents des traumas non résolus. Il se manifeste par des réactions très soudaines et vives, de la frayeur, des cris… dans les cas les plus douloureux il y a eu aussi des abus et de la violence.

  • si votre famille a un profil d’attachement désorganisé, il est important de vous joindre à cette réunion familiale en étant accompagné-e d’une personne qui vous inspire un sentiment de sécurité (une amie, votre compagnon). Vous pouvez aussi planifier en avance des pauses qui vous permettront de vous ressourcer (en allant faire un tour dehors, en téléphonant à une amie…).

Pour mieux comprendre ces différents styles relationnels, voir La théorie de l’attachement et Style d’attachement et parentalité.


Modifier certaines réponses relationnelles

Les façons dont nous entrons en relation avec nos familles se sont développées au fil du temps, puis elles se sont consolidées voire rigidifiées et étendues à l’extérieur de la cellule familiale. Les réunions de famille sont l’occasion de travailler sur un ou deux éléments, tout en ayant un peu de compassion pour soi même : en effet, modifier ces types d’interactions prend du temps.

  • Définir ses propres limites est d’une importance cruciale, car cela contribue à modifier cette place porteuse de frustrations qui prend sa fonction dans l’engrenage familial. Cela ne signifie pas qu‘il soit nécessaire (ni souhaitable !) de dire non dès que vous sentez monter de l’agacement ; la capacité à dire « non » est bien entendu à développer, mais cela peut tout à fait être une voix intérieure qui vous guide dans vos actions. Pour définir ces limites, il faut donc être à l’écoute de soi-même, de ce que l’on ressent et être bien clair avec ce qui nous dérange. Alors, on peut réfléchir à 1) ce qui vous pèse dans vos relations familiales 2) ce que vous ne voulez plus jamais vivre/supporter.
  • Se donner des objectifs pour les vacances à venir, comme par exemple : essayer de ne pas sur-réagir aux réflexions de mon frère, tenter de ne pas tout faire comme ma mère le voudrait, cesser de satisfaire tout le monde alors que ça m’épuise etc. L’idée est de montrer à l’enfant de cinq ans qui est en vous que vous êtes adulte maintenant, que vous avez grandi et c’est votre tour de vous exprimer.
  • Si la conversation dérape et que vous sentez que cela devient intenable, plutôt que d’entrer en conflit ouvert, utilisez un code que vous aurez préparé en amont et partagé avec vos enfants et/ou votre partenaire « j’ai un peu mal au ventre, je dois sortir un peu ! ». De cette façon, ils comprendront votre sortie soudaine et vous-même pourrez vous sentir plus à l’aise sachant que cette issue de secours est à votre portée.
  • Ayez des aspirations réalistes : cela passe par la nécessité de voir vos proches tels qu’ils sont et non tels que vous rêvez qu’ils deviennent. Des espoirs irréalistes mènent forcément tout droit à la déception, au ressentiment et à la tristesse. Passer de bons moments en famille implique alors de cesser d’attendre ce que les autres ne sont pas en mesure de vous donner – et que vous pouvez recevoir par le biais d’autres relations.

Les fêtes sont aussi l’occasion de construire et de renforcer les liens. Pourquoi ne pas essayer de créer davantage de connections agréables, comme par exemple proposer une activité qui implique l’attention conjointe, faire une promenade en famille, s’engager dans une activité collective et surtout, jouer ! Vous aurez ainsi contribué à développer de l’attachement sécure à travers des interactions qui vous laisseront de biens meilleurs souvenirs.