Repérer et soigner un deuil compliqué

Le deuil, comme toute expérience de séparation et de perte, est inhérent à l’existence même. Pourtant, bien qu’étant universellement partagé, le deuil sera vécu de façons très différentes par chacun d’entre nous : il y a autant de façons de vivre le deuil que de façons d’aimer.

Les quatre étapes du deuil de Bowlby & Parkes

Il existe de nombreuses études sur le deuil et différentes phases sont proposées en fonction de ces courants. Le modèle de Bowlby & Parkes (1970) est une base pour les théoriciens de l’attachement, à partir de laquelle ont évolué différentes variations. Ces phases sont à envisager comme des repères et ne constituent pas une vérité absolue : le vécu intime d’une personne est unique et ne pourra jamais se simplifier de façon si cloisonnée. Elles se présentent comme suit :

  1. Engourdissement, déni, choc, sentiment d’irréalité : Le décès semble impossible à envisager et à accepter.
    si on n’évolue par au travers de cette phase, le risque est de rester bloqué dans une impossibilité à accepter, à nommer et communiquer nos émotions.
  2. Nostalgie et protestation : Face au vide de l’absence, l’individu est pris dans des vagues d’anxiété et de tristesse. Il reste préoccupé par la personne décédée, continue de chercher des traces de sa présence et trouve des façons de retrouver une sorte de proximité avec elle. Cette phase peut être associée à un sentiment de culpabilité (en soi ou chez les autres).
    lorsqu’on n’évolue par dans cette phase on risque de continuer à vivre uniquement dans l’optique de remplir le vide laissé par la disparition de la personne décédée.
  3. Désespoir, désorganisation : A ce stade, on a compris que la disparition était définitive : rien ne sera plus comme avant. Il y a de la tristesse, du désespoir, de la colère ainsi que le sentiment que l’existence ne pourra plus jamais avoir de sens. Cette étape peut notamment se traduire par des conduites d’isolement, d’évitement des relations sociales.
    lorsqu’on n’évolue pas dans cette phase, on risque de rester bloqué dans la colère et la dépression, l’attitude envers l’existence restera négative et sans espoir.
  4. Réorganisation : C’est la phase de l’acceptation. La peine de la perte ne disparaît pas mais elle a moins d’influence sur la vie quotidienne. Un investissement plus positif de l’existence et du futur est lentement restauré.

Les différentes phases et la totalité de ce processus se déroulent sur une durée variable d’un individu à l’autre. Les rites de deuils (comprenant les rituels, les comportements et les conduites à tenir codifiés…), portés collectivement par le groupe social, ont une fonction régulatrice et contenante. Aujourd’hui tombés en désuétude dans nos sociétés occidentales, ils donnent des repères précis et circonscrits dans le temps : port d’habits de deuil, dates anniversaires, commémorations, conduites sociales spécifiques telles que l’interdiction de se divertir ou de se remarier etc.

Styles d’attachement insécures et deuils compliqués

Dès la naissance, le bébé est biologiquement programmé pour rechercher la proximité avec un adulte qui assurera sa protection et sa survie. De cette dépendance relationnelle quasi absolue au début de son existence (voir les travaux de Spitz sur l’hospitalisme) l’enfant se séparera progressivement pour explorer le monde qui l’entoure et commencer à mener sa propre vie.

Lorsque tout se passe bien, l’enfant développe une capacité à supporter la séparation à partir de cette relation première avec sa figure d’attachement principale.

Comprendre la nature de l’attachement d’une personne – et notamment sa capacité à faire confiance, à se séparer, à pouvoir compter sur les autres ou à se montrer disponible pour autrui dans des limites raisonnables – donne des informations très précises et fiables sur la façon dont le deuil sera vécu.

Les enfants qui sont « sécures » dans leur attachement, n’ont pas de problème à rechercher le contact lorsqu’ils vivent une séparation douloureuse : cette attitude de recherche de proximité et de réconfort est possible parce que l’enfant sait que ses figures d’attachement seront disponibles et enclines à satisfaire ses besoins. L’enfant en a fait l’expérience à plusieurs reprises et il sait que ses parents sont fiables, leur capacité à soigner, écouter et consoler ne fait aucun doute.

En revanche, les enfants présentant un attachement insécure ont des attentes différentes et auront plutôt tendance à utiliser une ou deux stratégies secondaires d’attachement : l’hyperactivation (pour l’anxieux/ambivalent) ou l’hypoactivation (pour l’évitant). Ces stratégies, développées en adaptation à une figure d’attachement indisponible, hostile ou non fiable, deviennent problématiques à l’âge adulte :

  • les personnes à l’attachement anxieux/ambivalent, dont la dépendance affective était évidente lorsque l’être aimé était encore en vie, ont tendance à être extrêmement perturbés à son décès et peuvent devenir envahissants pour l’entourage dans leurs demandes de réconfort, s’accrochent et expriment leur insatisfaction. Elles sont assez pessimistes quant à leur capacité à continuer à vivre sans la personne aimée ; cette dernière laisse un souvenir idéalisé et la pensée de perdre la possibilité de connexion avec elle amène une profonde détresse. Les individus à l’attachement ambivalent ont appris que maintenir cet état de douleur, partager leur détresse avec l’entourage augmente la probabilité que leurs besoins soient satisfaits et peuvent ainsi avoir tendance à les exagérer (Mikulincer & Shaver 2014). On observe une expression plus forte d’anxiété et de dépression.
  • les personnes à l’attachement évitant, plutôt résistantes à la formation de relations trop intimes et minimisant l’importance des émotions ainsi que leur besoin de soutien affectif, ont tendance à ne pas exprimer d’émotion lors du décès d’un proche. Ils se maintiennent dans cet excès d’indépendance et leur apparent désintérêt pour la proximité humaine. On observe chez ces individus davantage de somatisations, de comportements problématiques comme la consommation d’alcool ou de drogues et l’irritabilité.

Cela dit, en situation de deuil, les personnes qui ont eu la chance de développer un attachement sécure traverseront également des périodes pendant lesquelles les stratégies secondaires seront activées, dans les mois qui suivent la disparition de l’être aimé. Les stratégies « primaires » de recherche de contact et de réconfort, suffisantes dans les cas de séparation, ne sont alors plus vraiment appropriées. Pour Mikulincer & Shaver (2008), sécures comme insécures vivront des jours douloureux au cours desquels il ne leur sera pas possible de penser à autre chose qu’à la personne décédée et d’autres jours où toute leur vitalité et leur énergie seront absorbées par d’autres sujets.

Les profils sécures se distinguent par leur capacité de résilience : ils reviennent plus rapidement et plus durablement à un nouvel équilibre.


Pour approfondir, voir : La théorie de l’attachement


Les caractéristiques des deuils compliqués

Comme indiqué précédemment, bien que les étapes du deuil ne soient que des repères, ils reflètent la capacité de la personne à passer d’un état à un autre… jusqu’à l’acceptation du caractère définitif de la séparation. Lorsque ce mouvement psychologique et émotionnel n’est pas possible et qu’au contraire, la personne reste figée dans l’immobilité de l’une de ces étapes, le processus du deuil est dit compliqué ou complexe.

Questionnaire : Vivez-vous un deuil compliqué ?
Shear & Essock, Pittsburg, 2002

Répondez aux questions par les scores suivants : 0 = pas du tout / 1 = un peu / 2 = beaucoup

  1. A quel point vous est-il difficile d’accepter la mort ?
  2. A quel point le chagrin vient-il interférer avec votre vie quotidienne
  3. Êtes-vous particulièrement préoccupé-e par des pensées, des images concernant la personne décédée ?
  4. Y a-t-il des choses que vous faisiez lorsque cette personne était encore en vie que vous évitez aujourd’hui ?
  5. Vous sentez-vous distant-e ou isolé-e depuis le décès ?

Un score de 5 ou plus pourrait indiquer la présence d’un deuil complexe.

La nature du lien d’attachement avec la personne décédée (parent, partenaire, enfant, fratrie, grand-parent) et sa façon de mourir (mort naturelle ou traumatique) auront un impact sur le deuil qui s’ensuivra. Il est à noter, concernant les deuils problématiques, que :

  • les problèmes d’attachement de l’enfance persistent à l’âge adulte et sont souvent une composante des deuils compliqués
  • les difficultés liées à la régulation des émotions et des comportements sont présentes chez de nombreuses victimes d’abus ou de négligences et interfèrent souvent avec le processus de deuil
  • un décès traumatique représente un facteur de risque quelque soit l’orientation de l’attachement. Cependant, un trauma préalable – incluant les traumas relationnels de la petite enfance – amplifie l’effet de la perte traumatique à l’âge adulte et aggrave la probabilité d’un dérèglement prolongé.

Vers la réorganisation

Renforcer sa capacité à tolérer des émotions : la théorie de l’attachement permet de faire de nombreux liens entre le sentiment de sécurité connu pendant l’enfance et sa permanence à l’âge adulte. Ce sentiment de sécurité est fondamentalement lié à une souplesse dans le ressenti des émotions et leur expression d’une façon non conflictuelle. La capacité à ressentir des émotions, les nommer et parfois les maîtriser est un bon indicateur de santé mentale. Les personnes à l’attachement insécure – et qui ont fait l’expérience de rejet, de minimisation ou de négligences de leurs émotions – auront besoin de soutien pour rester en contact avec elles.

Prendre soin de soi : se remettre en mouvement (faire des promenades même courtes, faire de l’exercice chez soi ou participer à un cours de yoga), aller chez le coiffeur, se faire masser… ou toute activité qui restaurera un contact positif avec soi, lorsque cela a été détérioré suite au décès voire même jamais présent.

Revisiter la relation avec le défunt : dans ce processus, l’endeuillé est dans une quête de sens, à travers laquelle il ne doit pas seulement accepter la perte de la personne décédée, mais aussi faire face à une modification des aspects de son identité personnelle qui était liée à cette personne. Quelqu’un pour qui être l’épouse de son mari ou être la mère de son enfant représentait un point central de son identité, devra entamer un travail de reconfiguration de sa propre identité.

Trouver une façon de maintenir un lien avec la personne décédée tout en continuant à vivre : C’est certainement l’étape la plus difficile, la plus longue et la plus essentielle. Cela implique de s’autoriser à vivre tout en maintenant la mémoire du défunt – revisiter des souvenirs, évoquer sa vie passée, célébrer des dates anniversaires – Les rites culturels peuvent ici faciliter ce processus.

Pour approfondir ce sujet, lire également « Attachment-informed grief therapy » de Phyllis S. Kosminski

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